La Fée des Grèves, ou l’ambiance envoûtante de la baie du Mont-Saint-Michel

Tantôt surnaturelle, tantôt joyeuse, tantôt menaçante : Paul Féval n’a pas son pareil, dans La Fée des Grèves, pour restituer l’atmosphère de la baie du Mont-Saint-Michel. Le tout en s’appuyant sur une intrigue romanesque fort divertissante, quelque part entre Ivanhoé et Les Rois maudits.
Sous bien des aspects, La Fée des Grèves constitue un roman historique dans la plus pure acception du terme. Dès ses premières pages, il y est question de châteaux, d’épées, de lances, de cottes de maille, de hérauts d’armes et de porte-bannières. Il y est aussi question d’un duc soupçonné d’avoir fait mourir son frère, d’une malédiction, de deux cousins aspirant au rang de chevalier en même temps qu’ils se disputent le cœur d’une jeune femme au beau visage voilé d’un gaze funèbre. Laquelle jeune femme, figure centrale du roman, devra bientôt se porter au secours de son père condamné pour haute trahison. Car nous sommes en l’an de grâce 1450, en Bretagne, à l’heure où la guerre de Cent Ans s’achève. C’est le roi Charles VII qui règne sur le royaume de France et l’artillerie française a déjà supplanté les tirs de flèches anglaises. Mais l’épopée de Jeanne d’Arc est encore dans toutes les esprits et, avec elle, ce mythe de la chevalerie propre à l’époque médiévale.
Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si Les Rois maudits, la référence absolue du roman historique français moderne, comporte quelques similitudes avec La Fée des Grèves. Qu’on compare les formules utilisées au début des deux romans. Dans Le Roi de fer, le premier tome de la saga portée à l’écran par Claude Barma, Jacques de Molay, le grand-maître de l’ordre des Templiers, déclare ainsi au roi Philippe le Bel, alors que son corps se consume déjà sur le bûcher :
Pape Clément !… Chevalier Guillaume !… Roi Philippe !… Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment !
Un passage ô combien célèbre de la saga de Maurice Druon et qui n’est pas sans rappeler la sentence lancée au visage du duc de Bretagne par le vieil écuyer Hugues de Maurever, au tout début de La Fée des Grèves, dans la basilique du Mont-Saint-Michel :
En présence de la Trinité sainte, reprit-il, et devant tous ceux qui sont ici, prêtres, moines, chevaliers, écuyers, hommes-liges, servant d’armes, bourgeois et manants, moi, Hugues de Maurever, seigneur du Roz, de l’Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, parlant pour ton frère Gilles, assassiné lâchement, je te cite, François de Bretagne, mon seigneur, à comparaître, dans le délai de quarante jours, devant le tribunal de Dieu !
De même, la description que nous donne Maurice Druon du grand-maître des Templiers enfermé dans sa prison du Temple n’est pas sans rappeler celle du sieur de Maurever, crevant la faim dans la veille tour de Tombelaine qui lui sert de refuge.
Comme un parfum d’Ivanhoé et des Rois maudits
Bref, Maurice Druon avait lu Paul Féval, au même titre qu’il avait lu Walter Scott ou Alexandre Dumas, les deux grands maîtres du roman historique. Ce qui montre bien à quel niveau évolue, dans l’univers littéraire, l’auteur du célèbre Bossu.
Mais passé ce premier épisode tragique, La Fée des Grèves se transforme rapidement en un récit bien moins sombre, bien moins sanglant que Les Rois maudits. C’est plutôt un roman d’aventures qu’il nous est offert de lire, qui enchaîne les scènes de siège, d’assauts, de chevauchées, de duels. Nous avons aussi le plaisir de découvrir des personnages secondaires particulièrement truculents, tel ce frère Bruno qui, en plus d’être un intarissable conteur d’histoires, se révèle d’une remarquable adresse dans le maniement des armes, assénant à la volée des coups de massue – affectueusement appelée « Joséphine » – sur la tête des hommes d’armes et autres archers ayant le malheur de se trouver sur sa route. Ce frère Bruno, c’est un peu l’équivalent du frère Tuck d’Ivanhoé, dont la bonne humeur, la bonhomie et le bagou apportent au récit une touche d’humour à laquelle il est difficile de rester insensible. Et puis, il y a les méchants. Passons rapidement sur le duc de Bretagne qui, une fois passés ses premiers chapitres, n’apparaît plus dans le livre que comme une sorte de spectre. Pour maintenir la tension dramatique, Paul Féval s’appuie sur un duo maléfique. Avec, d’un côté, le chevalier Méloir, qui sert de bras armé au duc de Bretagne et se montre prêt à toutes les compromissions pour ravir le cœur de la belle Reine de Maurever à son cousin Aubry. Et, de l’autre, son âme damnée, l’ « affreux » maître Vincent Gueffès, personnage sinistre s’il en est, avec sa « large mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes », son « vaste nez » et sa « bouche fendue avec une hallebarde ». Cet « être hybride, moitié mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand triple avec un nom breton » surpasse même Méloir en fourberie, et pour réaliser ses basses ambitions, n’hésitera pas à manipuler son complice…
Autant dire que tous les ingrédients sont ici réunis pour nous faire passer un excellent moment de lecture à nous, les amateurs de romanesque.
Pour autant, La Fée des Grèves ne constitue pas seulement un roman de cape et d’épée. Alors que, à la manière des Trois Mousquetaires, Féval aurait pu y enchaîner rebondissements et retournements de situation à un rythme ininterrompu, le romancier décide, par moments, de prendre son temps. La raison en est sans doute que cette histoire de vengeance et de chasse à l’homme, de rivalités amoureuses – car, outre Méloir et Aubry se battant pour le cœur de Reine de Maurever, le petit Jeannin et Vincent Gueffès convoitent tous deux la jeune paysanne Simonnette – lui donnent l’occasion d’évoquer sa région natale. Ce qui semble intéresser Féval au moins autant que les aventures de ses personnages, ce sont les deux univers connexes qui leur servent de cadre : d’un côté, celui du Mont-Saint-Michel et de sa baie, de l’autre, celui des contes et légendes de Bretagne, autrement dit sa culture populaire, qu’incarne le personnage légendaire de la Fée des Grèves.
Un roman d’atmosphère
Du Mont-Saint-Michel, il est ainsi question à presque chaque page du livre. Pour autant, celui-ci ne souffre en aucune manière de ces digressions. Au contraire, elles lui donnent tout son charme. C’est que Paul Féval maîtrise parfaitement le rythme de son récit et, s’il choisit de l’interrompre à un endroit ou à un autre, ce n’est que pour lui donner davantage de couleur, pour accentuer son caractère pittoresque. Et le pittoresque provient essentiellement ici de la Merveille, dont l’auteur ne se lasse pas de nous décrire la beauté comme le ferait un artiste tombé amoureux de son œuvre d’art :
Au sortir de la porte d’Avranches, ce fut un spectacle magique et comme il n’est donné d’en offrir qu’à ces rivages merveilleux.
Un brouillard blanc, opaque, cotonneux, estompé d’ombres comme les nuages du ciel, s’étendait aux pieds des pèlerins depuis le bas de la colline jusqu’à l’autre rive de la baie, où les maisons de Cancale se montraient au lointain perdu.
De ce brouillard, le Mont semblait surgir tout entier, resplendissant de la base au faîte, sous l’or ruisselant du soleil de juin.
Vous eussiez dit qu’il était bercé mollement dans son lit de nuées, cet édifice unique au monde ! et quand la brume s’agitait, baissant son niveau sous la pression d’un souffle de brise, vous eussiez dit que le colosse, grandi tout à coup, allait toucher du front la voûte bleue :
La ville de Saint-Michel, collée au roc et surmontant le mur d’enceinte, la plate-forme dominant la ville, la muraille du château couronnant la plate-forme, le château hardiment lancé par-dessus la muraille, l’église perchée sur le château, et sur l’église l’audacieux campanile égaré dans le ciel !
Mais plus encore que la splendeur de l’édifice, c’est l’atmosphère de la baie du Mont-Saint-Michel que Paul Féval réussit à nous restituer avec le plus grand réalisme. Au point, à certains moments, de transporter le lecteur jusqu’à ses vastes étendues de sable et lui faire presque toucher du doigt la surface de l’océan : « Le ciel était pur, et c’est à peine si un souffle d’air ridait la mer à son reflux. On n’entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant sur le sable du rivage ».
Tangible, la baie l’est également ici dans les multiples dangers qu’elle présente, qu’il s’agisse du brouillard où elle baigne à certains moments de la journée, « assez compact pour former autour de l’homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à peine la transparence d’un verre dépoli », et dans lequel « le son s’égare, s’étouffe et meurt », ou bien encore de ses célèbres sables mouvants : « Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des cours d’eau, où se trouvent les lises ou les sables mouvants, l’immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l’eau souterraine monte sous l’effet de la pression, et l’on s’enfonce avec lenteur. Rien ne peut donner une l’idée de cette substance tremblante et molle qu’on appelle la tangue. […] On dit qu’un homme met bien un quart d’heure à disparaître entièrement dans les lises. » Sans parler de la rapidité de ses marées, toujours aussi redoutables de nos jours : « On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de Cancale, la mer monte avec la vitesse d’un cheval au galop. Ceci mérite explication. Si l’on a voulu dire que la marée partant des basses eaux, gagnait avec la rapidité d’un cheval qui galope, on s’est assurément trompé. Si l’on a voulu dire, au contraire, qu’un cheval, partant du bas de l’eau en grande marée, aurait besoin de prendre le galop pour n’être point submergé, on n’a avancé que l’exacte vérité. »
De ce point de vue-là, ce roman ne pourra que plaire aux amoureux de la Bretagne ou de la Normandie et, plus généralement, aux amoureux de la mer.
Une ode à la culture populaire de la Bretagne
Mais quid de la fameuse Fée des Grèves, me direz-vous ? Quid de cet être légendaire ? Nul suspense sur ce point, sa véritable identité nous étant rapidement révélée par l’auteur. Cette Fée va toutefois permettre à Féval d’apporter une touche de poésie originale à son histoire et de mettre en valeur « la mythologie du pays, l’élément surnaturel si cher aux imaginations bretonnes. » Celles des Conan, Merry, Kervoz et autres Kéravel, qui disent se mettre « en pal » plutôt que se mettre debout, et se moquent autant des Normands que des Français. Celles pour lesquelles, afin d’égayer les soirées d’hiver, il n’y a rien de mieux que de se raconter des histoires assis au coin du feu :
Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la fête de la Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et celle du village.
On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur l’aire, des fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au vent des fusées de folles étincelles.
Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la crémaillère.
Dans l’unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme, le village entier était réuni.
Ce faisant, La Fée des Grèves fait revivre une époque certes révolue mais fondamentalement joyeuse, où la notion de communauté primait sur celle de l’individu, et où notre nature grégaire était bien davantage satisfaite que de nos jours. Dans la Bretagne de 1450, point de téléphone portable ni de réseau social. En l’absence de toute forme d’Intelligence Artificielle, les hommes n’avaient alors que le pouvoir de leur imagination pour s’inventer des personnages merveilleux capables de satisfaire leurs désirs :
La Fée des Grèves ! l’être étrange dont le nom revenait toujours dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer.
Le lutin caché dans les grands brouillards.
Le feu follet des nuits d’automne.
L’esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des mirages de midi.
Le fantôme qui glisse sur les lises dans les ténèbres de minuit.
La Fée des Grèves ! avec son manteau d’azur et sa couronne d’étoiles !
[…]
…si vous ne savez pas grand-chose, vous savez bien sûr qu’une fois prise la Fée fait tout ce qu’on veut et donne tout ce qu’on demande.
Bref, ce roman à l’ambiance envoûtante ne donne pas seulement envie de se rendre au Mont-Saint-Michel et d’en arpenter la baie. Il donne surtout envie de ranger son portable et d’échanger avec ses semblables, ou bien, plus simplement, de respirer l’air frais et d’ouvrir grand les yeux pour regarder autour de soi. En d’autres termes, d’aimer la vie pour ce qu’elle est.
Xavier LELOUP

La Fée des Grèves, Paul Féval, Éditions La Ravinière, 12 €.
Sortie prévue pour le 15 octobre 2026 et commandable ici

